KAMAK et l’appel du nord : ski de rando au Svalbard

Il m’est difficile d’être objectif lorsque j’évoque le ski de randonnée au Svalbard.
J’ai découvert cet archipel perdu entre la Norvège et le pôle Nord dans ma jeunesse.
Je l’ai exploré, aimé, observé ; jusqu’à en connaître les nuances, les lumières et les silences.
Il m’a beaucoup appris et m’a offert certaines expériences parmi les plus marquantes de ma vie de guide-explorateur.
J’y ai trouvé un équilibre rare : celui entre l’immensité brute et la fragilité du vivant, entre l’effort et la contemplation.

Mon premier contact avec ces hautes latitudes remonte à l’hiver 2000. Avec quelques amis et nos pulkas, nous avions remonté la calotte glaciaire de Lomonossov pour nous rapprocher du 80ᵉ parallèle Nord, là où se situe le massif des Atomfjellas.
Nous avions alors établi un camp fixe, puis réalisé ce qui nous semblait constituer, à l’époque, les plus belles courses de ski-alpinisme.
Cette expérience du grand froid m’a marqué à jamais.
Elle a scellé mon attachement aux régions polaires et leurs promesses d’aventures encore authentiques.

Les années suivantes furent celles de nombreuses expéditions, en amateur ou en pro, et toujours avec les skis comme prétexte à l’exploration.
Mais j’ai senti un jour le besoin de voir ces montagnes depuis la mer.
C’est ainsi que j’ai embarqué sur un bateau, découvrant un autre angle, un autre rythme.
J’ai compris que là-bas, au Svalbard, la mer est la clé : elle relie, ouvre, protège et permet…

À cette époque, les informations étaient rares, les cartes lacunaires : une ambiance qui me convenait, un terrain idéal pour qui aime apprendre en avançant.
C’est dans cette logique qu’après des années d’errance est né Kamak, « ami » en inuit, un voilier d’expédition polaire à deux mâts, conçu comme un petit refuge douillet de montagne.
Construit en acier, long de 25 mètres, il peut accueillir dix passagers, deux marins et un cuisinier.
Il n’a rien d’un yacht : c’est un bateau pensé pour abriter et servir l’aventure et ceux qui la vivent.
À bord, chacun retrouve ce qui fait l’essence d’un camp de base réussi : la chaleur d’un repas partagé, le confort simple mais sincère, et l’esprit d’équipe.

Depuis 2018, Kamak sillonne les hautes latitudes — de la Norvège au Svalbard avec des skieurs, puis vers l’Islande et les fjords de la côte est du Groenland dès le début de la débâcle estivale fin juillet.
Il navigue là où encore peu de bateaux s’aventurent, entre les glaces mouvantes et les falaises, et rentre en France chaque automne, en hivernage à Lorient pour le chantier de maintenance.

Parmi toutes ces années d’expériences vécues au Svalbard, voici le récit de deux d’entre elles. L’une se déroule au Sud et l’autre au Nord de l’île principale, le Spitzberg. Elles illustrent à mon sens le caractère exploratoire et l’extraordinaire potentiel de ces territoires.

Le Hornsund est le dernier fjord au sud du Svalbard.
Avec Yann Krzemien, notre jeune capitaine aussi habile que passionné, nous avions décidé d’approfondir nos connaissances des vallons et sommets de ce fjord secret.
Sculpté de montagnes abruptes, formé de vertigineux champignons de givre évoquant les cimes patagoniennes et dominé par son point culminant, le Hornsundtind (1 429 mètres d’altitude).
Ce dernier étant non skiable, nous avions repéré sur son antécime sud, le Mehesten, 1 383 m, un couloir de 500 m à l’accès long, exigeant et traversant un champ de crevasses fragilisé par le jour permanent.
Mais à 2 h du matin, de l’ombre donnait sur le passage clé et la fraîcheur nous permit de franchir les ponts de neige encore bien solidifiés.
À 9 h du matin, nous étions au sommet, dominé par un champignon de givre suspendu au-dessus d’une mer en partie figée par la banquise de fjord, le fast-ice, encore persistante.

Le fjord s’étendait sous nos pieds comme une respiration, et le silence, total, semblait retenir le monde.
La descente du couloir était exposée du fait de la dureté de la neige mais chacun des membres de l’équipe fut extrêmement prudent de par sa pleine conscience de l’erreur interdite.
Kamak nous retrouva sur l’autre versant, heureux et conscients d’avoir vécu une parenthèse rare, un de ces moments qui réconcilient la fatigue, la peur et la beauté.

Là-bas, nous avons également découvert un isthme glaciaire, phénomène rare mais présent sous ces latitudes : une langue de glace se déversant à la fois vers l’est et vers l’ouest, comme un pont fragile entre deux mers.
Les scientifiques polonais de la base voisine nous ont confié qu’un jour pas si lointain, quand cette glace aura fondu, le Sud du Spitzberg deviendra une île à part entière.

Ce genre de rencontre, entre la géographie et le temps, rappelle combien ces territoires changent sous nos yeux, et à quelle vitesse disparaissent certains repères que l’on croyait immuables.

Voici le récit d’une autre aventure marquante, au nord cette fois-ci : l’ascension du Monarken (1 285 m).
Situé au cœur de la baie de la Croix, le Monarken est un sommet très peu visible depuis la côte. Je l’avais initialement repéré sur une carte et son nom m’avait interpellé.
De quel monarque viking pouvait-il bien s’agir ? Réponse ? Nous ne l’avons jamais su…

Par la suite, en le jumelant depuis des sommets voisins, il m’avait semblé repérer la promesse d’un itinéraire majestueux et d’une belle ligne à skier…
Le projet d’une tentative mûrissant peu à peu, j’ai réalisé qu’il n’existait aucun accès évident depuis la mer à cause d’une chute de sérac infranchissable.

Il fallait donc soit abandonner l’objectif, soit trouver une autre solution…
C’est évidemment cette deuxième option que nous avons choisie car j’étais accompagné de cinq skieurs-alpinistes qui « en voulaient » et ne rechigneraient pas devant le caractère hautement improbable de l’entreprise…

J’ai réalisé une reconnaissance tout près de l’énorme chute de sérac qui tombait dans la mer mais il était bien trop dangereux d’y envisager un quelconque passage.
L’approche par un autre fjord devait être possible mais trop longue et indigeste.
En revanche, une vallée située à droite du sérac permettait d’atteindre une brèche à 900 m d’altitude environ.
Au-delà de cette brèche, la visibilité était nulle ; nous décidons malgré tout de tenter notre chance.

Arrivés à la brèche après une ascension en crampons, nous découvrons un départ de couloir tournant. Nous y engageons et j’assure chacun de mes coéquipiers.
Le couloir débouche sur un immense glacier que nous descendons, jusqu’à nous retrouver au-dessus de la chute de séracs.

La distance déjà parcourue nous faisait craindre, en cas d’échec, un retour par le même endroit.
Nous avons donc continué en direction du Monarken et, après les franchissements encordés d’un champ de crevasses puis d’un cheminement complexe donnant à la trace tout son sens et sa valeur, nous atteignons le sommet.

Il faisait un froid terrible et la sensation d’isolement était totale ; nous savions que nous étions encore loin d’être tirés d’affaire et qu’il ne fallait surtout pas que l’un de nous se blesse.
La grande question maintenant étant de savoir par où nous allions pouvoir revenir sur la côte, car la solution n’était toujours pas évidente.

Le Snodomen, un sommet proche que je connaissais déjà pour y avoir déniché quatre itinéraires différents et qui se trouvait à 7 km à vol d’oiseau, constituait une option envisageable.
Si nous parvenions à sa cime par le sud (seul versant qui m’était inconnu et qui présentait un passage entre les séracs), la descente par son versant nord ne devait plus nous poser de difficultés.

Nous franchissons cet obstacle en sécurité en longeant le bord pour nous retrouver au pied de l’édifice neigeux sommital.
Formé d’une pente raide à gauche, que je jugeais potentiellement instable, et d’une énorme corniche à droite donnant sur le vide, il n’y avait pas de solution sûre et cela nous donnait la sensation de devoir choisir entre la peste ou le choléra…

J’ai choisi de nous encorder en tablant sur le contrepoids humain pour équilibrer les alpinistes d’un côté puis de l’autre, de manière à ce que chacun puisse retenir l’autre en cas de rupture de plaque ou de corniche.

L’arrivée au sommet du Snodomen dans la lumière polaire du soir, après 11 h d’effort et très peu de pauses en raison du froid glacial et du vent, reste un souvenir aigu, qui permit de tisser des liens profonds avec les protagonistes de cette aventure…

Il faut cependant souligner que la montagne au Spitzberg à bord d’un voilier ne rime pas nécessairement avec « extrême ». Il est tout à fait possible de vivre une équipée arctique avec des enfants.

Chaque matin, le bateau glisse entre les fjords avant de déposer la petite troupe au pied des montagnes.
Skis aux pieds, en chemin pour une ascension adaptée, les enfants avancent avec émerveillement.
Ils découvrent l’éclairage si particulier des zones boréales, l’immensité blanche, des traces de rennes ou de renards polaires…

Le soir ou les jours de mauvais temps, le voilier se fait abri chaleureux, où l’on partage un chocolat chaud.
Les plus courageux guetteront les animaux depuis le pont : les phoques, les morses, les bélugas, les mergules et parfois, pour les chanceux, l’ours polaire.

Pour les enfants, cette immersion dans une nature sauvage et majestueuse demeure une aventure inoubliable. Ils rentrent des étoiles plein les yeux, encore éblouis et rêveurs de ce voyage tout en haut du monde.

Naviguer au Svalbard, c’est accepter l’incertitude. Le vent, la glace, les cartes fausses ou incomplètes, les pannes possibles — tout cela fait partie du jeu car il n’est jamais anodin de décider de goûter aux expériences de ces hautes latitudes.
C’est une école de patience et d’humilité, d’acceptation du risque partagé, où l’expérience compte plus que la performance.

À bord de Kamak, Yann Krzemien savait toujours tirer le meilleur parti de l’utilisation des voiles. Il transmettait ainsi sa passion aux passagers, des montagnards qui découvraient le monde de la mer.

Les voiles, lorsqu’elles se gonflent enfin, apportent cette stabilité, ce silence vibrant, presque solennel, qui rappelle que la mer et la montagne partagent la même vérité : celle du respect.

Ces voyages ne sont pas des produits, ni des croisières au sens classique ; ils sont la conséquence d’un choix parfois difficile et construit de sacrifice, mais où l’envie doit prendre le dessus sur la raison, sous peine de passer à côté de ces expériences en dehors du temps…

Ils sont des aventures partagées, où l’on redécouvre la lenteur, la justesse, la beauté d’un monde encore préservé.
Le ski y est un moyen, magnifique, exigeant, inspirant, mais il n’est qu’un fil conducteur.
Ce que l’on vient chercher ici, c’est autre chose : le sentiment d’être au bon endroit, au bon moment, à la bonne échelle du monde.

Choisir son bateau

Trois types de bateaux naviguent au Svalbard : les voiliers, les voiliers à moteur (fifty) et les navires de croisière à moteur.
Les navires à moteur offrent beaucoup d’espace et un confort appréciable, mais ils sont plus bruyants (moteurs et génératrices tournent presque en continu) et roulent davantage en cas de mer formée. Leur budget est généralement plus élevé.
Les voiliers conviennent à ceux qui recherchent la magie de la voile. Dans les fjords, surtout en présence de glace flottante, il est toutefois rare de pouvoir naviguer sous voiles. Il faut donc vérifier qu’il existe un espace pour sécher les affaires et, idéalement, une bulle ou une timonerie chauffée permettant de profiter du paysage sans perdre de doigts.
Les fifty, enfin, constituent un compromis intéressant :
• un moteur puissant pour contrer les vents catabatiques ou pousser la glace,
• des espaces de vie plus vastes, une coque renforcée,
• une voilure utilisable dès que les conditions le permettent.
Pour des montagnards habitués aux refuges, c’est souvent un bon équilibre entre confort, efficacité et caractère.


Nord ou Sud ? Deux philosophies

La plupart des bateaux choisissent les fjords du Nord au départ de Longyearbyen, et ce pour plusieurs raisons :
• accès rapide, surtout pour les séjours d’une semaine ;
• présence d’autres navires et donc d’informations partagées ;
• l’attirance symbolique du 80° Nord, objectif en soi pour certains, même si on ne l’atteint pas vraiment ;
• une grande variété de fjords, propice à l’exploration quotidienne ;
• des distances importantes qui rendent une incursion jusqu’à l’extrême nord impossible en un court séjour.

Le Sud, lui, est dominé par le Hornsund : accessible en 13 à 18 heures à la voile ou au moteur, il constitue un objectif à lui tout seul.
On peut y rester plusieurs jours sans avoir besoin de beaucoup bouger le bateau, tant les possibilités à ski y sont extraordinaires.

Bien que situé au sud, il est aussi froid que les fjords du nord et le fast-ice (banquise de fjord) peut s’y maintenir tard : consulter la carte des glaces est indispensable.
Fin mai à mi-juin, c’est un objectif somptueux, avec des départs à ski directement depuis la plage.
Le retour vers Longyearbyen est long ; une escale dans le Bellsund, à mi-chemin, est recommandée.


Ours et armes à feu

Contrairement à une idée tenace, il n’est absolument pas obligatoire d’être armé pour se déplacer au Svalbard.
Un policier norvégien ne vous verbalisera pas si vous n’avez pas d’arme.
Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas s’en munir et encore moins ignorer l’ours :
L’important n’est pas l’arme, mais la stratégie, la vigilance, la lecture du terrain et la capacité à anticiper. Une arme mal utilisée représente d’ailleurs un danger bien supérieur à l’ours lui-même.
Se retrouver face à un ours est une expérience marquante, stressante, possible partout, même près des localités.
La meilleure défense reste la vigilance, laquelle a tendance à s’émousser après quelques jours sans observation.
Je recommande de se documenter sur la faune, de s’équiper de bonnes jumelles et de cultiver l’habitude d’observer attentivement avant de s’engager à marcher.


Sécurité : quelques réalités du terrain

• J’ai assisté à des variations de température d’un jour à l’autre tout à fait spectaculaires : un passage de –20 °C à +8 °C qui a provoqué des crues avalancheuses massives.
• Les corniches, parfois invisibles, atteignent des dimensions inhabituelles qui sortent des références de la plupart des randonneurs. À l’approche d’une crête ou d’un sommet, les stratégies et manœuvres de sécurité ne doivent pas être une option.
• Le jour permanent, aussi magique qu’il soit, empêche le regel nocturne. Le manteau peut donc pourrir en profondeur.
• Les glaciers sont parfois trompeurs, d’apparence débonnaire et inoffensifs pour la plupart ; cela a parfois tendance à faire oublier qu’il y a des « champs » complexes de crevasses croisées difficilement identifiables. L’emport de l’équipement adapté doit donc être systématique et pas seulement choisi « à vue » de l’objectif.
• Les surges glaciaires, phénomène rarissime, observables en Terre de Feu (sud de la Patagonie) et au Svalbard, m’ont déjà empêché l’accès à certains fjords comme le fond du Bellsund il y a quelques années. Toujours se renseigner avant de s’engager « dans un cul-de-sac glaciaire ».


Avec ou sans agence ou guide ?

Aucune loi ou texte n’impose de partir avec une agence ou un guide.
Un groupe autonome peut très bien élaborer son propre programme, envoyer une demande de permis, louer une arme à Longyearbyen (licence de tir suffisante) et construire une aventure au jour le jour avec l’équipage du bateau.
C’est souvent moins coûteux, ou cela permet pour le même prix de prolonger le séjour.

Cependant, un accompagnement expérimenté, même partiel, peut transformer en profondeur la qualité d’un voyage :
• lire les cartes glaciaires et la météo locale,
• anticiper les pièges invisibles,
• choisir les bons créneaux de lumière ou de neige,
• comprendre les rythmes propres aux fjords,
• adapter le projet au terrain réel et non à l’idée que l’on s’en fait.

Certains professionnels, guides ou marins, ayant passé de nombreuses saisons à explorer le Svalbard, proposent parfois un appui discret mais précieux : conseils de préparation, aide au choix des zones, ou accompagnement sur des itinéraires complexes.
C’est un atout pour les groupes autonomes qui souhaitent conserver leur liberté tout en bénéficiant des connaissances accumulées par des années d’expérience locale.

Le bon choix n’est donc pas : « avec ou sans guide ? », mais plutôt : autonomie totale, autonomie accompagnée, ou guidage complet, selon votre expérience, vos envies et votre rapport au risque.

Texte : Jean Bouchet

Renseignements : https://www.kamak-expeditions.fr/
jeanbouchetguide@hotmail.fr et 06 83 57 21 49

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  1. MASOYE PHILIPPE

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