melting spotLes Lofotens en avril, ça pue la morue. Pas la morue que l'on pêche au fond d'une boite de nuit à Cham en fin de soirée, non, de la morue plus fraiche, moins maquillée et sans bottes à franges. Et puis c'est la première fois que j'ai plus envie d chausser des bottes en caoutchouc que mes Dynafit, bref, c'est exotique. De la Norvège, je connaissais au-delà du 68 Nord, vers Tromso, la classique des destinations ski voile.
Les Lofotens, juste un peu en dessous, j'en rêvais, mais sans le bateau et ses contraintes. Je voulais tailler de la courbe, faire des miles avec mon truck… Et on lui en a mis de l'asphalte au Ford !
Une partie du road trip qui m'a régalé, un voyage dans le voyage.
Déjà une semaine que je traine là bas entre potes, une semaine de couloirs, de faces, d'exploration pour préparer mon séjour avec mes clients, une semaine que je me régale, même si le manteau neigeux est un peu léger.
C'est le jeu des trips, je le sais, parfois, c'est du poker.

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Mais là, on est dans les Lofotens, autant dire que c'est Cham version Bretagne, et que tu peux te prendre toute la gamme météo en pleine courge en une seule jour - née. Du coup, si ce n'est pas facile de choisir ton gore-tex le matin, c'est aussi une promesse de changement subit qui peut vite t'améliorer les conditions.
Et pan, ce que j'attendais arrive, une bonne grosse perturbation neigeuse, juste pour nous, juste pour que mon team de Chicoutimi se goinfre.
Alors je boucle ma première semaine par un retour Moskenes/ Bodo sur une route enneigée, des paysages qui nous grillent le peu de rétines qui nous reste, une fin de road trip sur le parfait asphalte norvégien qui se découvre sur les derniers miles. Je pose ma bande pour une dernière montée, à quelques kil de Bodo et je file récupérer mes « Têtes à Claques » à l'airport...en fait pas vraiment, ils sont arrivés un jour en avance, genre : -salut Renato, on est à L'airport ! -'ouais, super...mais lequel ?
-bein Bodo...pas Marrakech !
-Heu, ouais, mais on avait rendez-vous demain ! Je suis encore dans les Lofotens ! Oups...mails pas bien lus, pas réveillé, et c'est la boulette, mea culpa.
Alors, autant dire qu'avec une bande de Frenches grognons, on frôle la crise diplo, qu'avec des Ricain, c'est case tribunal, mais qu'avec les Québécois, c'est plutôt à la berbère « Nakamouckil ! Y a pas d'problème patron ! J'm’occupe de tout ! ». Et du coup, ils ont dégotté une piaule à l'AJ surbookée en pleine semaine de la coupe-du-monde-de-la-terre- entière-de-la-pêche-à-la-morue, trois pizzas, deux bouteilles de rouge et hop, affaire réglée, à demain !
Une première leçon de vie de mes amis québécois, leçon de joie de vivre, de détachement et de sensibilité qu'ils communiqueront au reste de l'équipe pour une semaine de folie. Merci merci merci mes amis.

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Ce qui me reste de ce séjour, c'est cette immersion dans une terre qui est restée sauvage, qui découvre seulement le tourisme. Pensez que le pont et la route qui relie les iles du sud, et notamment Reine et ses alentours, ne datent que du milieu des années 80 ! Jusque là, c'était bateau, filet, morue, patate et navet. Et quand tu te déplaçais, ça ne faisait pas rire !
Parce qu’ici, ce n'est pas les Seychelles et les quelques vahinés que tu croises ont toutes un gros ciré jaune en guise de pagne et alignent des têtes de morue à longueur de journée sur des séchoirs à perte de vue. Autant dire que le collier de fleurs et la gousse de vanille…
Bref, ici c'est du brut, on ne fait pas dans le mou du genou, on est chez les rustiques, le paysage et les mélanges en sont d'autant plus choquants, d'autant plus improbables. J'ai encore cette lumière du nord qui traîne dans ma case mémoire, cette lumière qui te fait croire du matin au soir qu'il est 16h, un jour de février.
Une lumière douce de fin de journée qui te repose, et qui te fait passer pour le meilleur photographe du monde, même si tu fais des panoramiques de merde avec ton Iphone.

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Tu skis avec le soleil en pleine face pendant des heures, tu suis son chemin et tu te jettes dans la mer de Norvège avec lui, tu laisses allez tes lattes pour qu'elles aillent gouter l'eau salée, elles qui n'ont connu que de l'eau douce et de la mauvaise neige à canon.
Du coup, mes DPS exultent et en redemandent.
Et ça tombe bien parce que si on a usé du Pirrelli, on a aussi entamé nos peaux et notre fart.

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Ici, point de remontées. Et point de pylônes . Juste des montagnes, des big walls, des faces, des couloirs et des enchainements de sommets à sommets qui te font jouer à saute-mouton au-dessus des vagues, souvent bien loin, mais toujours en dessous, toujours en ligne de mire. Elles attendent patiemment que tu aies fini ta dernière courbe pour venir te saluer, comme une bande de petites bêtes piailleuses, toutes frétillantes et excitées de te voir.
Et là haut, c'est l'explosion, c'est la gifle, le cramage de pupille, on a finit par acheter du collyre « Spécial Paysage de Dingue », des grosses bouteilles.
-demain, je vous propose un truc aventureux, par là-bas, j'ai repéré le départ, une heure trente les skis sur le dos, et je pense qu'après c'est bien, ou peut être pas , ça vous va ?
-À fond tabernacle ! On y va !
Et on y est allé à fond, on n'a pas été déçu, mais vraiment pas.

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Une journée ou chaque point de vue est un choc, chaque détour une surprise, chaque descente (4 ce jour- là!), un régale, une beauté, un délice.
On a poussé du blanchon dans les bouleaux, on est allé tailler de la courbe partout où les pentes nous attiraient, comme des sirènes silencieuses.
On s'est dispersé dans notre rythme, on s'est perdu dans nos pensées, on s'est tous retrouvés sur notre dernier sommet, arrivant chacun à son pas, au sommet d'une journée parfaite, au sommet d'un point de vue éclatant, au sommet d'une émotion gravée sur nos cristallins à jamais.
On s'est posé, on s'est gavé de lumière.

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Et puis pour une fois, la neige nous a permis de descendre tous ensemble, un bon gros troupeau indiscipliné et rigolard, un troupeau de bonne humeur taillant de la courbe sur des patins de 100, le soleil et les vagues en point de mire, perché sur un balcon improbable narguant une mer vert émeraude, un truc spécial couverture de mag.
On y était ! En plein dedans. Ils en rêvaient, je leur ai vendu, et on ne vouait pas que cela finisse!
Pour rien au monde on aurait troqué cette journée pour une valise de biftons ou une nuit avec Monica Bellucci...quoique, mais bon…
Dans le road trip, la partie asphalte et retour au rorbue te permet de te laisser aller encore une fois dans la carte postale qui t'entoure, de revivre ta journée, la prolonger, refaire tes virages, partager avec le pote d'à côté les photos à peine sèches sur ton écran encore embué.
Je m'éclate à voir mes ouailles dans le rétro, à choper un regard rêveur, un sourire figé, une pensée loin loin loin… une quiétude envahit l'habitacle du Ford à chaque retour, assurément autant que les effluves de sueur et de morue.
Et puis on décharge le coffre, on glisse sur les lattes des terrasses en bouleaux de nos rorbues sur pilotis,
anciennes cabanes de pêcheurs, perchées au-dessus du ressac, reconverti en havre chaud et boisé pour touristes contemplatifs ou couples illégitimes. Parce que si les pentes du coin invitent au ski, le rorbue lui, in - cite à la peau de bête devant le Stuve ronflant.
Et puis c'est l'apéro de fin de journée, on se retrouve tous dans une des cabanes, on sort le pif, les chips, et les spécialités que chacun a ramenées de chez lui.
Et c'est parti pour une bonne tranche de rire mélangée aux bonnes tranches de saucisson AOC.

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Parce que si le Québécois n'a pas une tradition culinaire très raffinée, côté connerie il est au top, et nos soirées se finissent comme nos journées commencent, par des éclats de rire. J'ai passé une semaine avec les têtes à claques, une semaine à rigoler et aussi une semaine à ne pas tout comprendre tant les expressions de Chicouti - mie et des rivages du Saguenay résonnaient comme une langue étrangère. Mais quel pied ! Allé, on taille la route, on file plus loin, sur Henningsvaer, la « Venise des Lofotens ». Bon, le mec qui a osé la comparaison n'a jamais mis ses bottes à Venise, ou alors il était sous champi, et pas du bon, plutôt genre chanterelle moisie.
Ici c'est Chamonix sans l'altitude comme disent les guides locaux, au nombre de 2 et demi environ, mais pas plus. Du coup, ça laisse de la place pour s'exprimer, et il y a moins de monde le matin à la benne. De toute façon, il n'y a pas de bennes. Les piliers de granit rangés au bord de la route, tellement près que l'on pourrait presque assurer de la voiture, donnent vite envie d'aller voir si tu ne dégotterais pas un baudrier et un jeu de friend pour aller enchainer des longueurs ! Que c'est classe.
Ici, en cette saison, tu te lèves, tu prends ton mug de café, tu regardes passer les chalutiers qui rentrent au port, tu scrutes la météo et tu décides si tu vas skier, grimper une goulotte ou faire de la fissure en chaussons ! Dingue. Nous se sera ski. Et cette fois-ci, dans la ouate tant attendue !
70 d'un coup, comme ça sans prévenir. Ils en voulaient, ils en ont eu ! En Norvège, le re-peautage est de mise. Tu montes, tu descends, et quand la neige est mauvaise, tu repeautes, tu remontes, et tu redescends. La Chicoutimi team a bien compris le jeu ce jour-là, mes cuisses aussi. Il neigeait tellement gros que je me suis fadé la trace à chaque fois...mais quel régal ! Quel régal de peuf, de courbes et de sensations. Car tout était dans la sensation tant la visibilité était nulle. Il nous aura manqué 20 mn de trouée pour atteindre le sommet, et c'est sur une corniche pantagruélique qu'on enlèvera les peaux pour une dernière descente, jusque dans les bouleaux cette fois, juste pour le plaisir de voir mes Boys les embrasser à pleine bouche. Parce qu'il faut que je vous dise que Tic et Tac, mes deux jumeaux du nouveau continent, ont appris à skier l'année dernière. Autant dire que leur technique n'est pas des plus fine, et que l'écartement des arbres est plus proche de la manche de spéciale que du super-G de Val Gardena. J'en ai encore des spasmes tellement le spectacle était jouissif.
Mais attention, ils ont du coffre les Boys, un physique à toute épreuve, et ils nous auront bien épaté, et toujours suivit, voir poussé au cul !
Du coup, 70 de fraiches un jour, ça fait grand beau le lendemain.
Et là, tu as intérêt à suivre la cadence parce qu'il va falloir aller trasher tout ce qui traîne, ne rien laisser à nos poursuivants, rien, niet, wouallou, que dalle, peau d'zob.
Et c'est ce que l'on à fait, avec 4 re-peautages, une journée de débile, du 2000 m dans la journée, avec des chaussures de ski non débrayables pour les frangins, du DPS au patin de 110, bref, du lourd, du costaud, du North Quebec.

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De « la poudre et des larmes », c'était le titre de la journée.
De la poudre comme jamais, des versants délaissés par les locaux qui prennent un but de prudence, puis tracé par bibi et son équipe. Du coup des locaux qui s'engouffrent, bibi qui bascule en terra incognita derrière un col où s'étale une pente enivrante. Des larmes de joie à voir nos skis s'empiffrer comme des gamins.
Et puis une digestion difficile, à roter pendant la monté la crème de poisson qui agrémente nos dwichs fromage au carmel-salami-cocombre-mayo, un must de la cuisine grand nord.
Mais on n'a pas roté pour rien, et propulsés par ces relents gastriques, c'est sur un sommet voisin du Torksmannen qu'on finit notre troisième monté. Ceux qui n'ont pas vomi ont profité plus longtemps du paysage. Dans cette partie plus centrale des Lofotens, les montagnes sont plus skiantes, se prêtent encore plus à la boucle improvisée que sur Reine et ses Big Walls.
Et tu te dis que tu prendrais bien un congé sans solde pour arracher une à une les pages du topo « Lofoten, skiing in the magic Island », que ton boss pourra bien terminer le boulot sans toi, et puis que tu as assez vu ta femme et tes mouflets ces dernières années, qu'il serait bon qu'ils s'émancipent un peu.
Faut dire que la Norvégienne au nez retroussé a son charme...Si ce n'était cette odeur de morue récurrente…bref. Et puis c'est l'euphorie dans cette troisième descente , c'est bon comme jamais !
Le soleil file en pleine mer, loin là-bas, direction New York, la neige nous laisse nous enivrer, on est chaud comme des baraques à frites, on trace depuis ce matin dans de la crème des Lofotens, on sait comment faire et on s'applique...mais c'est pleine balle pour tout le monde, les joues qui claquent comme en chute libre, les oreilles indifférentes aux cris de tes cuisses. On est sourd, on est à fond, on est bien.
Dingue ! Magique ! Trop bon ! La dream team exulte et reprend tous ses slogans en coeur. -Bon et bien on remet ça ?…v La réponse est claire : déchaussage, essuyage, re-peautage, hydratation, une tape sur le cul et en avant Guingamp, à fond pour le club.
Je gère la fin du groupe, qui commence à couiner, mais qui s'accroche à la bonne humeur et à l'enthousiasme de la tête de la course.
Une fois de plus le sommet, une fois de plus, mais jamais une fois de trop, la planète Lofoten en pleine courge. On en profite, on se remplit comme des éponges un soir de beuverie, on déborde, mais on s'en fout. Et on se laisse aspirer une dernière fois par la ligne de pente, on s'étale et on s'enivre comme jamais, seuls au monde, les embruns et le ressac comme point de mire, la poudre comme alliée, on est heureux comme des gamins enfermés dans un magasin de Légo. Monica Belucci peut bien jouer avec son petit canard.
Je suis calé dans mon canapé, dans ma baraque en pierre des Hautes Alpes, et je feuillette le topo. Store Kvittind, Kistbertind, Rundfjellet, autant de noms imprononçables, mais autant de pentes qu'il me reste à apprivoiser, ou plutôt à parcourir, à glisser, à chatoyer, à emprunter et à rendre en l'état, ma trace en plus. Car à aucun moment tu ne veux domestiquer cette terre sauvage, d'un caractère hors norme, jonction entre la mer et la verticale.
Je suis conquis, je suis fan, et j'y retourne .

Reynald BOURDIER Guide Haute Montagne www.meltingspot.ch
Plus d'infos sur ce voyage sur http://meltingspot.ch/voyages/rando-raid/norvege-lofoten